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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 13:51
Narcisa (Jonathan Shaw)

Le Brésil toujours mais sous un angle totalement différent avec « Narcisa » premier roman de Jonathan Shaw, ex tatoueur américain des stars du rock et du cinéma, proche notament de Johnny Depp.

Sorti en 2008, « Narcisa » est une volumineuse variation du « Lolita » de Nabokov version Rio de Janeiro.

Écrit sous la forme d’un journal, « Narcisa » raconte en 2003, la rencontre coup de foudre à Copacabana de Ignacio Valencia Lobos dit Cigano en raison des ses origines gitanes et Narcisa une adolescente de seize ans.

Âgé de plus de quarante ans, Cigano est un homme un perdu qui sort d’une prison mexicaine après avoir purgé une peine pour trafic de drogue et revient vers sa ville natale, son amour de jeunesse, Rio de Janeiro qu’il connait comme sa poche dans le but de se consacrer à l’écriture.

Bénéficiant d’un appartement en héritage d‘une tante adepte de Macumba, Cigano peut s’établir dans le quartier populaire de Catete et acheter une moto qui lui permet de se déplacer aisément en ville.

Le visage de madone, les longues jambes, la blancheur et les formes juvéniles de Narcisa frappent instantanément le vieux gitan tatoué et chevelu qui aborde fasciné la jeune créature.

D’emblée le dialogue est électrique, décousu voir complètement fou avec Narcisa, qui se déclarant comme une fille libre, sans attache, vivant ou bon lui semble, aligne sans sourciller tout un ensemble de théories mélangeant philosophie nietzschéenne, théories kabbalistiques et surtout violent rejet du monde tel qu’il lui parait.

Cigano emmène Narcisa chez lui et couche avec elle, entamant sans le savoir une relation incroyablement mouvementée.

Peu à peu Narcisa se dévoile à lui, évoquant un passé douloureux dans une petite ville de campagne de l‘état de Rio, l’absence de père, la pauvreté, la violence familiale puis une adolescence de fuyarde, partagée entre retraites mystiques dans les profondeurs de la jungle, défonces en tout genre et prostitution auprès de routiers afin de subvenir à ses besoins.

Cette histoire emplie de souffrances trouve un écho en Cigano, lui-même accidenté par la vie et hanté par une terrible malédiction s’abatant sur les gens de sa race.

Avec une incroyable tolérance, Cigano qui a décidé de ne plus prendre ni drogue ni alcool après son séjour en prison, entretient sa jeune compagne, lui fournissant de quoi s’approvisionner en drogue.

Le sexe occupe une place importante dans leur relation et rapidement, Cigano développe à ce sujet une très forte dépendance envers Narcisa.

Mais il comprend après un plan à trois avec une petite prostituée, qu’en réalité Narcisa déteste les hommes et ne les considère que comme une source d’argent.

Derrière la façade rebelle et bohème de l’adolescente se cache une réalité plus sordide, la dépendance à la drogue et la prostitution à Copacabana auprès de gringos étrangers de passage.

Un autre personnage ne tarde pas à faire son apparition dans la vie des deux amants, le dénommé Doc, mystérieux fonctionnaire bedonnant entre deux âges, se présentant comme le « tuteur » ou le « protecteur » de Narcisa.

Déjà animé par la jalousie, Cigano exige des explications mais Narcisa qui avec une répartie déroutante lui assure que sa relation avec Doc est platonique, intellectuelle, qu’elle tient le vieil homme sous sa coupe en lui sous tirant de l’argent à volonté.

Les explications tirées par les cheveux de Narcisa ajoutées à la relative apparence d’inoffensivité du Doc, qui recule vite face aux intimidations physiques, suffisent à apaiser relativement Cigano qui doit pourtant se rendre à l’évidence : sa muse est une prostituée toxicomane.

Ceci ne suffit pas à détourner Cigano de sa passion dévorante qui lui fait endurer les crises continuelles de Narcisa, capable d’insulter, provoquer des bagarres en pleine rue pour des motifs en apparence futiles, de retourner son appartement ou de voler ses affaires afin de se faire un peu d’argent.

Connaissant l’ascendant qu’elle a sur son amant plus âgé, Narcisa n’hésite pas à exercer un chantage affectif, le menaçant de le quitter ou de retourner se prostituer si il ne cède pas à ses moindres caprices.

Le lecteur suit donc cette alternance de ruptures/réconciliations chaotiques jusqu’au jour ou Narcisa disparait pour de bon, partie épouser un riche américain israélite du nom de James Gold.

Privée de son égérie, Cigano éprouve les affres du manque et tente vainement de combattre cette irrépressible sensation de dépression fréquentant les plages (Ipanema, Copacabana), les prostituées du quartier Vila Mimosa puis en voyageant un peu, sans succès loin de l’enfer urbain de Rio de Janeiro.

Puis alors qu’il ne pensait jamais revoir Narcisa, Cigano la retrouve méconnaissable dans la rue.

Elle semble amaigrie, sale et vieillie prématurément à seulement 19 ans.

Cigano reconnait toute de suite les effets du crack et vole sans hésiter au secours de sa protégée.

Peu à peu il découvre ce qui s’est passé avec Gold, le voyage en Israël pour la présenter à la famille, la vie de femme au foyer oisive à New-York pendant que Monsieur travaille, puis l’instabilité chronique de Narcisa se réveillant avec la mise en pratique des mécanismes d’emprise mentale sur le mari dépassé par la furie qu’il finit par trouver chez lui.

Malgré un début de carrière réussi dans le monde du tatouage branché de New-York, Narcisa craque une nouvelle fois, quitte son beau domicile et fréquente les franges de marginaux du Bronx et de Harlem.

Dans la rue, elle rencontre le crack et devient accro, vivant de passes en passes minables pour se procurer la prochaine dose.

Les ravages sont immédiats finit par quitter les Etats-Unis pour échouer dans l’enfer de Crackolandia à Sao Paulo, le ghetto des drogués de la ville.

Mue par un ultime réflexe de survie, elle quitte Sao Paulo pour Rio afin d’échapper aux menaces de mort des policiers payés par les commerçants pour nettoyer périodiquement la zone.

Se sentant en mission pour sa propre rédemption d’ex toxicomane, Cigano en frémissant le récit des épouvantables aventures de Narcisa au pays des Yankees et accepte une nouvelle fois de la prendre sur son aile.

Il comprend pourtant qu’il est bien démuni face aux ravages du crack et regarde impuissant son amour s’enfoncer chaque jour un peu plus dans la folie et l’auto destruction.

Le comble est atteint lorsque Cigano accepte par amour d’aller chercher de la drogue à Narcisa en s’enfonçant la peur au ventre dans les favelas de la Boca ou de Sante Teresa, ou de jeunes voyous lourdement armés exercent une loi impitoyable.

Mais Narcisa semble de plus en plus incontrôlable, rentrant et fuguant, allant se défoncer avec d’autres marginaux pseudo artistes ratés de la Casa Verde, se prostituer dans un motel de Lapa, ou n’hésitant pas à se rendre elle-même dans les favelas pour s’approvisionner en drogue.

Rongé d’inquiétude, Cigano prend lui aussi des risques et sillonne sur sa moto les rues de Rio pour retrouver sa belle dans l’espoir de la préserver un peu de cet enfer.

Narcisa a un ultime sursaut en acceptant de quitter Rio pour revenir dans son village natal de Penedo et se sevrer loin des tentations de la ville mais l’expérience tourne au fiasco intégral, l’emprise du crack s’avérant malgré tout trop forte.

De retour à Rio, Cigano doit en plus des crises toujours plus violentes de sa compagne, lutter contre le Doc, qui tente avec la complicité de sa mère de la faire interner en hôpital psychiatrique pour subir des traitements dangereux à base d’électro chocs visant à la détruire plutôt qu’à la soigner.

Cigano résiste, menace mais vit avec la peur au ventre d’une descente de police pour lui enlever Narcisa.

C’est pourtant elle qui part après une ultime dispute, d’une violence paroxysmique avec blessure superficielle au couteau et destruction de son totem, l’orisha Ogum.

Mais Cigano qui a consulté une prêtresse du Candomblé et son vieil ami Mateus Segatto, qui a connu la même situation de dépendance que lui avec une jeune putain toxicomane, a maintenant compris qu’il a accompli son destin, réalisant vers sa propre rédemption après avoir enduré l’enfer aux cotés de Narcisa.

Le vieux gitan demeure donc assez fort pour ne pas replonger une nouvelle fois et l’esprit enfin apaisé, laisse partir à tout jamais, la comète qui bouleversa sa vie pendant quelques années.

En conclusion, « Narcisa » est un chef d’œuvre contemporain, un roman d’une grande force qui parlera à tous ceux ayant été victime d’une intense passion amoureuse, capable d’engendrer des mécanismes vicieux de dépendance et d’emprise psychologique.

Le style magnifique de Shaw, à la fois fluide, puissant et vivant est pour l’essentiel dans ce résultat et porte le lecteur envouté par cette macabre danse de Salomé tropicale pendant plus de 400 pages de pure délectation.

Derrière cette histoire d’amour de marginaux cabossés par la vie, se cache la fascination d’un homme en quête de rédemption fasciné par l’intelligence, la sensibilité et la lucidité d’une femme trop libre et sauvage pour s’intégrer dans un modèle de société « normale ».

Enfin pour terminer, Shaw en bon carioca qu’il fut, excelle dans la description de l’underground de Rio de Janeiro, avec des avis captivants et sans concession sur la vie sans but dans les favelas rongées par le trafic de drogue, la poussée des églises évangélistes, les policiers violents et corrompus taxant les habitants pour les laisser tranquilles mais aussi le Carnaval de Rio transformant la ville en gigantesque bordel pour gringos du monde entier venant tout claquer en quelques jours dans les bars et les prostituées.

Même si « Narcisa » reste un roman hors norme traitant de sujets difficiles, je ne peux qu’en conseiller la lecture qui vous emportera comme un fétu de paille.

Pour moi, LA lecture de l’été…

Narcisa (Jonathan Shaw)

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